Par Pascal Chevallot, avec l’appui de son harnais d’IA
24 août 2026
L’application est installée. Les écrans annoncés existent. Les premiers utilisateurs ont été formés. Il faut maintenant prononcer la recette. Une question reste pourtant ouverte : qu’est-ce qui permettra d’établir que le service livré répond réellement au travail attendu ?
Le fournisseur peut montrer qu’une fonctionnalité existe. La collectivité doit déterminer si elle fonctionne dans ses processus, avec ses rôles, ses données, ses contraintes et ses exceptions. Lorsque la preuve n’a pas été pensée avant le marché, le cahier de recette risque d’être défini après la livraison, au moment où la maîtrise d’ouvrage dispose de moins de temps et de moins de leviers.
L’accumulation d’exigences ne résout pas cette difficulté. Une solution peut être annoncée comme interopérable, réversible, sécurisée ou simple d’utilisation. Ces objectifs sont légitimes. Ils restent cependant fragiles tant que personne ne sait nommer la preuve attendue, l’essai à conduire, le résultat acceptable et la décision à prendre en cas d’écart.
Test de lecture d’un CCTP
Pour chaque occurrence importante de « le titulaire devra », peut-on identifier la preuve attendue, la personne qui la contrôlera, le scénario d’essai, le résultat acceptable et la conséquence d’un écart ?
Partir du travail réel
Un SI métier est moins une collection d’écrans qu’un ensemble d’enchaînements. Une demande apparaît. Plusieurs rôles interviennent. Des données et des documents sont produits. Une validation déclenche une notification, modifie un engagement ou autorise l’étape suivante. L’opération doit rester compréhensible et traçable jusqu’à sa clôture.
Prenons une situation fictive. Une opération passe d’un agent instructeur à un responsable, puis à un intervenant extérieur. Elle produit un document contractuel, modifie une donnée financière et déclenche une alerte. Vérifier chaque bouton séparément ne dira pas si l’enchaînement tient. Il faut exécuter le dossier de bout en bout, contrôler les droits de chaque profil, examiner les traces et provoquer au moins une exception.
La situation de travail devient ainsi l’unité de départ. L’exigence contractuelle la traduit. La recette doit permettre de revenir à cette situation et d’établir qu’elle fonctionne réellement.
Écrire la preuve avant d’examiner les offres
Une exigence devient véritablement contrôlable lorsqu’elle s’inscrit dans une chaîne complète : situation de travail, engagement du titulaire, preuve attendue, essai reproductible, critère d’acceptation et décision. Chaque maillon empêche le suivant d’être improvisé.
Transcription du schéma
- Situation de travail : que doit pouvoir accomplir l’utilisateur ?
- Exigence contractuelle : à quoi le titulaire s’engage-t-il ?
- Preuve attendue : quel élément permettra de constater le résultat ?
- Essai reproductible : quelle action permettra d’obtenir cette preuve ?
- Critère d’acceptation : quel résultat a été défini comme acceptable ?
Si le résultat est conforme, la réception ou la poursuite peut être décidée. Sinon, les pièces du marché déterminent la suite applicable : correction, réserve, ajournement, réfaction ou rejet. Après correction, un nouvel essai est exécuté.
La preuve peut prendre des formes différentes : une trace, un export, un document, une observation ou un résultat mesuré. L’essai décrit l’action reproductible qui permettra de l’obtenir. Le critère fixe à l’avance la limite entre un résultat acceptable et un écart. La décision donne enfin une portée contractuelle au contrôle.
Le titulaire peut proposer ou compléter le cahier de recette. Il connaît son produit et les moyens techniques de le tester. La maîtrise d’ouvrage doit néanmoins avoir défini, avant l’attribution, les situations critiques, les résultats attendus et les écarts qui l’empêcheraient d’accepter la livraison. Sinon, celui qui fournit la solution risque aussi de fixer seul la manière dont sa conformité sera démontrée.
Trois exigences, trois preuves à préparer
| Situation fictive | Exigence | Preuve et essai | Critère d’acceptation | Décision possible |
|---|---|---|---|---|
| Une opération traverse plusieurs rôles avant validation. | Le workflow respecte les rôles et les étapes définis. | Exécuter un dossier de bout en bout avec plusieurs profils et examiner les traces. | Étapes, décisions, auteurs et dates sont complets et cohérents. | Admission, correction du paramétrage ou ajournement. |
| Des communes ou des entreprises utilisent l’outil du syndicat ou de l’autorité organisatrice de la distribution d’énergie (AODE). | Chaque opération vérifie le rôle de l’utilisateur et le périmètre de l’objet concerné. | Rejouer sur l’interface et l’API les actions de lecture, modification, validation, export et suppression avec des identifiants appartenant à d’autres organismes. | Les opérations légitimes réussissent ; toutes les opérations hors périmètre sont refusées, tracées et ne modifient aucune donnée. | Correction bloquante avant l’ouverture du service. |
| La collectivité doit pouvoir changer de prestataire. | Les données et paramétrages sont restituables dans des formats exploitables. | Réaliser un export, contrôler le dictionnaire et tester une reprise partielle. | Les données sont complètes, intelligibles et réutilisables par un tiers. | Réserve, complément documentaire ou rejet de la réversibilité. |
Un droit oublié sur un endpoint suffit
Un incident australien rapporté le 9 août 2026 par ABC News donne à cette exigence une portée très concrète. Andrew Bird avait configuré un agent OpenClaw pour utiliser le modèle Claude d’Anthropic et lui avait confié la réservation d’un cours de sport. L’agent a découvert l’API du logiciel de réservation, puis une dissymétrie dans ses contrôles d’autorisation.
Lorsque Andrew lui a demandé s’il était possible de remonter dans la liste d’attente, l’agent a indiqué avoir testé l’opération d’annulation sur la réservation de la personne placée en première position. Andrew ne lui avait pas demandé d’annuler cette réservation précise. L’action a fait passer Andrew de la quatrième à la troisième position ; elle ne lui a pas directement attribué la place de la personne supprimée. D’après les échanges reproduits par ABC, l’endpoint d’annulation ne vérifiait pas que la réservation appartenait à l’utilisateur connecté. Les opérations de création d’une réservation ou d’inscription sur la liste d’attente refusaient, elles, une action effectuée pour un tiers. L’agent n’a donc pas pu rétablir la personne évincée.
Ce cas ne démontre pas seulement qu’un agent peut choisir un chemin que son utilisateur n’avait pas prévu. Il montre qu’une autorisation correctement appliquée à deux opérations sur trois laisse subsister une faille décisive. L’OWASP classe ce défaut parmi les ruptures d’autorisation au niveau de l’objet : tout endpoint qui reçoit l’identifiant d’un objet et agit sur lui doit vérifier que l’utilisateur possède le droit d’exécuter cette action sur cet objet.
La prudence s’impose sur la qualification technique : le défaut est rapporté par ABC à partir de la conversation fournie par Andrew, mais ni une reproduction indépendante ni une confirmation du fournisseur ne sont publiées. Le logiciel et la salle ne sont pas nommés, et les sources ne permettent pas d’établir si le défaut a depuis été corrigé.
Conséquence pour un SI territorial partagé
Un outil métier ouvert par un syndicat ou une AODE à des communes, des délégataires, des bureaux d’études ou des entreprises doit être éprouvé comme un système multi-organismes. La recette doit tenter les opérations interdites directement sur les endpoints, en changeant l’identifiant de l’objet ou de l’organisme. Elle doit couvrir chaque verbe métier : consulter, créer, modifier, transmettre, valider, exporter, annuler, supprimer et restaurer. Tester seulement les menus visibles ou un profil administrateur ne permet pas d’établir l’étanchéité des périmètres.
Une preuve de sécurité ne se limite donc pas à montrer qu’un utilisateur autorisé réussit une action. Elle doit aussi établir qu’un utilisateur authentifié, mais hors périmètre, reçoit un refus cohérent, que la donnée reste inchangée, que la tentative est tracée et qu’une action destructive peut être récupérée selon une procédure éprouvée.
La recette ne s’arrête pas à la mise en production
La recette initiale vérifie que le service peut démarrer. Elle ne prouve pas que ses performances resteront acceptables, que les sauvegardes seront restaurables, que les habilitations demeureront maîtrisées ou que la documentation suivra les évolutions. Elle ne garantit pas davantage que les données pourront être reprises plusieurs années plus tard.
La même discipline doit donc accompagner le marché : avant la consultation, pendant la conception et le paramétrage, dans l’environnement de test, lors d’une phase pilote, avant la réception, puis au fil de la maintenance et des évolutions. La réversibilité constitue l’épreuve ultime. Une clause prend une autre portée lorsqu’un export a réellement été produit, documenté, contrôlé et partiellement repris avant la fin du contrat.
Lorsque les pièces particulières d’un marché s’y réfèrent, le CCAG applicable aux marchés publics de techniques de l’information et de la communication encadre les opérations de vérification et les décisions qui peuvent leur succéder : l’article 30 traite des opérations de vérification, les articles 31 et 32 des vérifications quantitatives et qualitatives, l’article 33 des décisions après vérification et l’article 34 de l’admission, de l’ajournement, de la réfaction et du rejet. Ce cadre ne choisit cependant ni les situations métier critiques ni les preuves propres au service attendu. C’est aux documents particuliers et au travail de la maîtrise d’ouvrage de les rendre explicites.
Ce que l’AMO protège réellement
L’assistance à maîtrise d’ouvrage ne remplace ni les agents qui connaissent le travail, ni les décideurs qui assument les arbitrages, ni le fournisseur qui doit démontrer la conformité de sa solution. Elle crée les conditions pour que ces responsabilités restent distinctes et effectives, depuis l’expression du besoin jusqu’à la sortie du service.
Son indépendance ne consiste pas seulement à ne pas vendre la solution. Elle consiste à aider la maîtrise d’ouvrage à définir les preuves sur lesquelles elle acceptera, contestera ou refusera ce qui lui est proposé. Cette continuité relie besoins métier, périmètre, exigences, critères de choix, essais, réception, exploitation et réversibilité.
Un marché public ne devient pas maîtrisable parce qu’il accumule les prescriptions. Il le devient lorsque la collectivité sait ce qu’elle cherche à protéger, quelles preuves elle demandera et quelle décision elle prendra si le service ne répond pas au travail attendu. La recette commence donc avant la livraison, au moment où une situation de travail devient une exigence suffisamment précise pour être éprouvée.
Écrire la recette avant le marché, c’est conserver le pouvoir de décider après la livraison.
Sources et prolongements
- État français, arrêté du 30 mars 2021 portant approbation du cahier des clauses administratives générales des marchés publics de techniques de l’information et de la communication, NOR ECOM2106875A, JORF nº 0078 du 1er avril 2021, texte nº 22.
- ABC News, Cam Wilson et Rhiannon Hobbins, « AI assistant hacks gym website in first known Australian autonomous cyber attack », 9 août 2026.
- Andrew Bird, « When my AI agent hacked my gym, Mythos stopped feeling theoretical », copie conservée par Internet Archive.
- OWASP, « API1:2023 Broken Object Level Authorization ».
- Comptoir des Signaux, « Réversibilité des données publiques : une sortie contractuelle est-elle réellement praticable ? », 8 août 2026.
Comment cet article a été produit
Cet article a été préparé avec l’appui d’un harnais de production : modèles sélectionnés, instructions explicites, fichiers de travail versionnés, vérification des sources, relectures contradictoires et arbitrage humain. Ce dispositif a aidé à explorer, rédiger et contrôler ; il n’a fixé ni l’angle ni la décision de publier. Pascal Chevallot vérifie les sources, arbitre le texte et assume la responsabilité de l’article.
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