Datacenters : une infrastructure locale n’est pas encore un service public

Par Pascal Chevallot, avec l’appui de son harnais d’IA
3 août 2026

Deux projets très différents, à Alixan et dans la Sarthe, racontent la même difficulté. Une collectivité peut être sollicitée comme territoire d’accueil, comme cliente ou comme partenaire d’une infrastructure numérique. Avant de soutenir, d’acheter ou d’investir, elle doit savoir quelle décision elle prend, et quelle preuve pourrait la faire changer d’avis.

Le 10 juillet 2026, le juge des référés du tribunal administratif de Grenoble a suspendu l’exécution du permis de construire d’un « Computer Center » dédié à l’intelligence artificielle à Alixan, dans la Drôme. À terme, le projet nécessiterait une puissance électrique supérieure à 60 MW. Le juge a estimé qu’une étude d’impact environnemental aurait dû précéder l’autorisation. Il a également relevé un doute sérieux lié à l’impossibilité, en l’état de l’instruction et au regard du plan local d’urbanisme, d’implanter sur cette parcelle les installations classées nécessaires au fonctionnement du projet. Le permis reste suspendu dans l’attente du jugement sur le recours en annulation.

Un mois plus tôt, Sarthe Numérique, DRI et Sartel, filiale d’Axione, avaient annoncé l’interconnexion de deux datacenters de proximité, Datagrex et Sartera. Le projet promet une réplication en temps réel, une bascule automatique en cas d’incident, jusqu’à 400 Gbit/s et une disponibilité de 99,999 %. Il est présenté comme une offre locale, souveraine et résiliente à destination des collectivités et des entreprises.

Ces performances sont celles qu’annoncent les partenaires. Elles méritent l’attention, mais ne constituent pas encore des résultats d’essais indépendants.

Accueillir un site, acheter un service ou investir

Alixan pose d’abord une question d’implantation : consommation électrique, équipements de secours, environnement, urbanisme, foncier. En Sarthe, la question porte davantage sur l’usage d’un service : réplication, continuité, sécurité, conditions contractuelles. Une collectivité peut aussi investir, apporter un actif ou soutenir politiquement le projet. Elle engage alors de l’argent public, une réputation et parfois sa liberté de sortie.

Mettre ces situations dans un même dossier produirait une grille commode, mais une mauvaise décision. Les responsables ne sont pas les mêmes. Les preuves attendues non plus.

Trois rôles publics à distinguer avant de décider d’un projet de datacenter ; description détaillée sous l’image.
Un même projet de datacenter peut placer une collectivité dans plusieurs rôles. Chaque dossier appelle ses propres vérifications, mais la décision doit reposer sur des preuves testables.

Ouvrir le logigramme en grand

Lecture du logigramme : une collectivité d’accueil instruit le foncier, l’urbanisme, l’énergie, l’eau, les secours, l’environnement et le voisinage. Une collectivité cliente éprouve la continuité, la restauration des données, la sécurité et la réversibilité. Une collectivité partenaire ou investisseuse examine aussi la demande, le coût complet, la gouvernance, les responsabilités et les conditions de retrait. Un même projet peut ouvrir plusieurs de ces dossiers. Ils convergent vers quatre preuves : un besoin public décrit, un incident réellement exercé, un coût complet connu et une sortie praticable. Trois options doivent rester possibles : soutenir sous conditions, redimensionner ou mutualiser, différer ou renoncer.

Le « local » décrit une géographie, pas une maîtrise

Un bâtiment proche peut réduire certaines distances et faciliter certaines coopérations. Il ne dit pas qui possède les équipements, qui exploite la couche logicielle, de quels opérateurs dépendent les raccordements, quel droit s’applique aux fournisseurs ni comment les données seront récupérées à la sortie du contrat.

Il ne prouve pas davantage la continuité. Deux sites interconnectés peuvent partager le même point de fragilité : une alimentation, un opérateur, une supervision, une dépendance logicielle ou une procédure jamais exercée. Une disponibilité affichée avec plusieurs décimales impressionne. Pour un service public, la question utile demeure plus concrète : qu’a-t-on réellement restauré, dans quel délai et après quel incident simulé ?

C’est ici que le discours sur la souveraineté doit devenir vérifiable. Pas par une nouvelle définition, mais par des droits, des responsabilités et des essais.

Partir du service, puis remonter vers l’infrastructure

Notre lecture tient en un déplacement assez simple. Avant de discuter du datacenter, retirons-le provisoirement du dossier. Quel service public cherche-t-on à protéger ou à améliorer ? Que se passe-t-il aujourd’hui lorsqu’il devient indisponible ? Quelle durée d’interruption est acceptable ? Quelles données doivent être restaurées ?

Si personne ne peut répondre, l’infrastructure arrive trop tôt dans la conversation.

Lorsque le besoin est établi, le dossier change de nature. La collectivité peut demander un scénario d’incident crédible, observer la bascule, mesurer le temps de reprise, contrôler les données restaurées et consigner les écarts. Le document intéressant n’est alors plus une brochure de disponibilité. C’est le procès-verbal de l’exercice, avec les responsabilités et les corrections à apporter.

Le même raisonnement vaut pour la réversibilité. Une clause de sortie ne suffit pas si le format de restitution n’a jamais été vérifié, si les compétences manquent pour reprendre les données ou si le coût de migration rend la sortie théorique. La maîtrise se mesure aussi au moment où l’on veut partir.

Le besoin peut appeler une réponse plus simple

Un projet neuf peut être justifié. Il peut aussi répondre à un problème qui aurait été traité plus sobrement par une meilleure sauvegarde, un plan de reprise réellement exercé, une architecture existante mieux redondée ou une mutualisation avec un opérateur public de services numériques.

Cette hypothèse n’est pas un argument contre les datacenters. C’est une discipline de décision : comparer le projet à une solution plus simple avant de lui attribuer du foncier, de l’énergie, des financements ou des données publiques.

À la fin, trois décisions doivent rester possibles : soutenir le projet sous conditions vérifiables ; le redimensionner ou mutualiser autrement ; différer, voire renoncer. Si le dossier ne permet qu’une seule conclusion, il ne sert probablement plus à arbitrer.

Une infrastructure numérique reste une infrastructure physique, contractuelle et politique. Sa proximité peut être un atout. Le service qu’elle rend au territoire, lui, doit encore être démontré.

Sources

Comment cet article a été produit

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