Par Pascal Chevallot, avec l’appui de son harnais d’IA
21 août 2026
L’IA n’attend pas qu’une organisation ait terminé sa charte pour entrer dans les pratiques. La charte peut rendre ces usages visibles et discutables. Elle devient un véritable outil de gouvernance lorsqu’elle se prolonge dans les décisions, les exceptions, les révisions et, parfois, l’arrêt d’un usage.
Dans nos démarches avec les collectivités, le point de départ n’est pas un document. Des usages de l’IA existent déjà hors d’un cadre partagé. Ce Shadow AI, c’est-à-dire ces usages susceptibles de rester hors du cadre commun, soulève des questions de mésusage et de données confiées à des services non validés.
Il ne s’agit pas d’accuser les agents, qui cherchent à résoudre un problème de travail, mais de rendre ces pratiques visibles. Nous commençons donc par construire une culture commune de l’IA, discuter les risques et les responsabilités, expliciter les principes éthiques et les lignes rouges.
Des agents, des cadres et des élus confrontent leurs perceptions, leurs usages, leurs inquiétudes et les responsabilités qu’ils sont prêts à assumer. La charte est élaborée à partir de ces échanges plutôt que présentée comme un document déjà achevé.
La charte commence par une conversation
Ces démarches nous ont appris qu’une charte co-construite tient d’abord à la conversation qu’elle provoque, pas seulement à ses principes.
Une charte peut construire un vocabulaire partagé, rendre les désaccords visibles et expliciter ce que l’organisation entend protéger ou refuser. Elle peut aussi reconnaître aux agents la possibilité de questionner un outil, de ne pas l’utiliser lorsque les conditions nécessaires ne sont pas réunies et de signaler un incident.
Le cadre juridique renforce ce besoin de capacité collective. L’article 4 du règlement européen sur l’intelligence artificielle impose aux fournisseurs et aux déployeurs de prendre des mesures afin de garantir, dans toute la mesure du possible, un niveau suffisant de maîtrise de l’IA à leur personnel et aux autres personnes qui s’occupent, pour leur compte, du fonctionnement ou de l’utilisation de ces systèmes. Ces mesures tiennent notamment compte des connaissances, de l’expérience, de la formation et du contexte d’utilisation. Lorsque l’usage implique un traitement de données personnelles, les principes rappelés par la CNIL s’appliquent notamment à la définition de la finalité et à la limitation des données à ce qui est nécessaire.
Cette conversation ne règle cependant pas les cas suivants. Lorsqu’un usage précis est envisagé, les principes communs doivent encore être traduits en périmètre, responsabilités, preuves attendues, durée et conditions d’arrêt.
Ce que le registre doit permettre de retrouver
Prenons un exemple fictif : un service souhaite utiliser un assistant génératif pour préparer le résumé de courriels reçus d’usagers. La charte peut rappeler la protection des données, la vigilance humaine et l’usage d’outils validés. Elle ne dit pas encore si cette expérimentation précise est acceptable.
Un registre de décisions peut conserver l’arbitrage sous une forme courte :
- Situation et finalité : préparer un résumé de travail, sans automatiser la réponse ni une décision concernant l’usager.
- Décision et périmètre : expérimentation autorisée pendant huit semaines, pour des agents désignés et dans un outil validé ; seules les catégories de données expressément instruites sont admises, les données sensibles ou couvertes par un secret restant exclues.
- Effet du résultat : le résumé demeure un brouillon. L’agent le vérifie systématiquement à partir du courriel original avant tout usage ; ce contrôle ne transfère pas sur lui seul la responsabilité de l’organisation.
- Responsabilités : le responsable métier autorise l’essai ; l’agent contrôle chaque résultat ; la DSI et le DPO instruisent les questions relevant de leur champ ; le responsable désigné peut suspendre.
- Preuves attendues : comparaison des résumés aux messages d’origine, relevé des erreurs et omissions, incidents éventuels, utilité réelle pour les agents et temps effectivement économisé.
- Statut et réexamen : décision en préparation, active, suspendue, remplacée ou close ; date de réexamen ; responsable de la mise à jour ; éléments ayant conduit à confirmer, modifier ou arrêter l’usage.
Avant l’essai, l’équipe définit la référence de comparaison, les erreurs critiques, le seuil de suspension et la manière d’apprécier l’utilité. Ces critères ne changent pas après lecture des résultats.
Ce registre est une recommandation de gouvernance, non une obligation de l’AI Act ou du RGPD. Il ne remplace ni l’inventaire des usages ou systèmes d’IA, ni le registre RGPD des traitements, ni les incidents, les journaux techniques, l’analyse de risques, les contrôles de sécurité ou le dossier d’achat. Il pointe vers ces pièces. Son rôle est de retrouver ce qui a été décidé, par qui, sur quels éléments et jusqu’à quand.
Relier les décisions à la révision de la charte
Ni la charte ni le registre ne doivent devenir de nouveaux documents « cale-armoires ». Ils forment une boucle de gouvernance. La charte guide les décisions ; le registre conserve ce qui a été décidé face aux situations réelles ; les décisions, les exceptions et les incidents conduisent ensuite à réviser les règles communes.
Cette boucle constitue une partie du harnais organisationnel de l’IA. Un harnais ne sert pas seulement à contenir ou à interdire. Il rend une direction praticable et donne des appuis : il indique quels usages sont admis, avec quels outils, sous quelles responsabilités, selon quels contrôles et vers qui se tourner en cas de doute. La charte et le registre n’en sont toutefois que deux pièces ; sans compétences, moyens techniques, preuves et capacité réelle de suspension, l’organisation ne maîtrise pas davantage ses usages.
Plusieurs exceptions similaires peuvent révéler une règle mal ajustée. Un circuit que personne n’utilise est peut-être trop lourd ou trop éloigné du travail réel. Un incident répété peut signaler que la formation, l’outil ou le contrôle sont insuffisants. Une expérimentation sans valeur démontrable doit pouvoir s’arrêter, même conforme à la charte.
Encore faut-il avoir défini cette valeur avant l’essai. Sans état initial sur la qualité, les délais, le coût complet ou les effets sur les agents, l’expérimentation doit commencer par produire ses propres repères. Sinon, le gain attribué à l’IA reste une impression. La mesure du travail réel et de la valeur produite mérite un article à part entière.
Le support importe moins que cette boucle. Le registre peut être une vue dans un outil existant plutôt qu’une nouvelle application. Chaque décision est réexaminée à une date donnée ou lors d’un changement d’outil, de modèle, de données ou de finalité, d’un incident ou d’une exception répétée. Le circuit reste proportionné à l’usage. Certains cas relèvent d’une règle simple, d’autres d’une instruction complète ou d’un refus. Parfois, un formulaire mieux conçu, une recherche documentaire fiable ou une règle de gestion suffit, sans IA.
À chaque revue prévue, puis lorsqu’un incident, une exception ou un changement important survient, l’organisation vérifie ce que la charte a réellement éclairé, les difficultés rendues visibles par le registre, les règles qui doivent évoluer et les usages à limiter ou à arrêter.
Une charte devient utile lorsque l’organisation peut montrer comment elle a éclairé une décision, fait évoluer une règle ou permis de renoncer à un usage qui n’apportait pas assez de valeur.
Sources
- Union européenne, règlement (UE) 2024/1689 sur l’intelligence artificielle, notamment l’article 4.
- Commission européenne, « AI Literacy, Questions & Answers », page officielle relative à l’article 4.
- CNIL, « IA : comment être en conformité avec le RGPD ? », 5 avril 2022.
- Comptoir des Signaux, « Nos expertises ».
Comment cet article a été produit
Cet article a été préparé avec l’appui d’un harnais de production : modèles sélectionnés, instructions explicites, fichiers de travail versionnés, vérification des sources, relectures contradictoires et arbitrage humain. Ce dispositif a aidé à explorer, rédiger et contrôler ; il n’a fixé ni l’angle ni la décision de publier. Pascal Chevallot vérifie les sources, arbitre le texte et assume la responsabilité de l’article.